Concentration et innovation

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Corrigé sujet ESH
Author

Prepalib

Published

November 29, 2022

En 2018, N. Colin, co-fondateur de l’accélérateur de start-up The Family parlait de l’entrée dans un nouvel âge entrepreneurial, avec la multiplication de petits projets innovants issus de l’esprit de millions d’entrepreneurs dans le monde. Et si des petites entreprises textiles du XIXe siècle à ce qui semble constituer l’ère de la start-up du XXIe siècle, l’innovation, c’est-à-dire une nouveauté produite standardisable, semble bien être la conséquence de petites structures qui cherchent à se créer un monopole dans un contexte de concurrence, force est de constater que les plus grands hubs de l’innovation sont également des géants.

Cette situation semble assez paradoxale : comment comprendre que la concentration puisse être associée avec l’innovation ?

On peut définir la concentration comme le processus d’accroissement de la taille de l’entreprise qui aboutit au cours du temps au contrôle d’une part croissante du marché par une ou plusieurs d’entre elles. Il faut bien distinguer la concentration interne (accumulation de capital sans affecter la taille des autres entreprises) et la concentration externe (rachat d’entreprises), cette dernière étant soumise au droit de la concurrence pour éviter les situations de monopoles. Depuis le XIXe siècle, l’innovation est bien associée à la concurrence, et pourtant elle nourrit une concentration des entreprises qui peut lui-être néfaste dans la vision traditionnelle de l’économie, et ce alors même que la concentration a pu en elle-même être une forme d’innovation. Dès lors, la concentration des entreprises est-elle réellement un obstacle à l’innovation ? La concentration est-elle la conséquence de l’innovation ?

Un lien réciproque entre innovation et concentration

L’innovation peut être nourrie par la concurrence, et appauvrie par la concentration

L’innovation est le fait de petites structures, qui cherche également à échapper à la concurrence

  • J. Schumpeter (Théorie de l’évolution économique, 1912) : l’entrepreneur cherche à échapper à l’équilibre de prix walrasien en introduisant une nouveauté, qui transforme le fonctionnement de l’économie. Il dispose alors d’une rente temporaire de monopole qui lui permet d’échapper à la concurrence, avant d’être rattrapé par des imitateurs.

  • L’innovation est souvent venue historiquement de petites structures, et de projets individuels. Cf. F. Knight (Risk, profit and uncertainty, 1921) : l’entrepreneur assume l’incertitude en construisant son entreprise. Cf2. Les entreprises du textile au XIXe siècle (la spinning jenny, la mule jenny, etc, etc) comme les start-up du XXIe siècle.

La concentration des entreprises peut nuire à ce processus

  • Les monopoles sont inefficaces car ils créent des rentes. Comme le prix de monopole est supérieur au prix de concurrence, les monopoles vont être faiblement incités à innover pour améliorer leur productivité et baisser leur prix, vu qu’ils n’ont pas de concurrence à affronter.

  • La politique de la concurrence cherche à éliminer ces situations. Cf. Ouverture à la concurrence de La Poste en 2004 a conduit à la création de Chronopost, cf. Théorie de Baumol sur les marchés contestables. Tant qu’il y a la possibilité pour de nouveaux entrants de contester la position, le monopole ne sera pas néfaste.

  • En particulier, les situations de cartels et de rachats peuvent poser problème car ils nuisent aux règles du jeu.

mais semble générer par elle-même de la concentration et conduire à de l’innovation

La concentration est aussi le résultat de l’innovation

  • Thèse de la concentration vertueuse : plus les entreprises sont efficaces, grâce au processus d’innovation, plus elles vont acquérir des parts de marché au détriment des concurrents, au point éventuel où elles bénéficieront d’une position dominante acquise légitimement. Exemple des GAFAM actuel, mythe d’Apple : Steve Jobs dans son garage pour finir avec Apple leader sur le marché de la téléphonie. Autor (2017) => superstar firm.

  • J. Schumpeter (Capitalisme, socialisme et démocratie, 1939) : la dynamique du capitalisme conduit au passage d’une structure à petites firmes en grandes entreprises bureaucratisées, et à l’élimination de la prise de risque.

  • Les grandes entreprises finissent par chercher la domestication de l’innovation (A. Chandler, 1962 ; J. K. Galbraith, 1958). Idée de la technostructure, de l’entreprise fordiste. Ex pendant TG.

Et certaines innovations ne peuvent éclore faute d’une taille insuffisante de l’entreprise

  • A. Hilfderling (Le capital financier, 1910) : il existe un dilemme pour la politique publique qui à la choix entre laisser la concentration aller pour permettre aux entreprises d’assumer des coûts fixes, au détriment du processus concurrentiel des marchés

  • Il faut que l’entreprise ait une taille suffisante, et soit suffisamment concentrée pour parvenir à développer des grands projets industriels. Cf. Théorie de R. Coase (1939) et O. Williamson (1982). Exemple : passage du putting-out system du XVIIIe siècle au factory system au XIXe siècle, construction de grandes entreprises comme la Standard Oil de Rockfeller, etc. Concentration = réunir les gens sur le même lieu de travail.

  • La concentration n’est pas un obstacle réel à la concurrence. Concurrence à la Bertrand ou à la Cournot permet d’atteindre un mécanisme concurrentiel avec des grandes entreprises concentrées. Exemple concurrence entre Airbus et Boeing à l’échelle mondiale.

Comme il n’y a pas de lien absolu entre innovation et concentration, les structures de marché doivent être modulées à la fois par la politique de la concurrence et la politique industrielle

La politique de la concurrence et la politique industrielle doivent trouver un juste milieu pour favoriser l’innovation

Les excès de la concurrence peuvent nuire à l’innovation

  • Un environnement trop concurrentiel trop fort peut décourager des investissement spécifiques (dont les coûts ne sont pas récupérables) majeurs pour les entreprises. Cf. J-L. Gaffard (La politique de la croissance, 2010). Cela décourage la prise de risque et donc l’innovation. Critique envers la politique de la concurrence européenne qui aurait été trop sévère. Marges trop faibles.

  • La concurrence mondiale a changé les échelles de marché pertinentes. Cf. fusion de TF1 et M6 pour faire face à l’arrivée des nouvelles plateformes comme Netflix et Amazon Prime. La concurrence s’effectue à une échelle plus large, donc les entreprises doivent être plus grandes. Concurrence déloyale avec de grandes entreprises chinoises, largement subventionnées, face à des entreprises qui subissent et la concurrence mondiale, et la concurrence au sein de la zone.

  • L’industrie est une part importante de la recherche et développement => besoin de la stimuler par la politique industrielle : à la fois des subventions et une plus grande coopération entre entreprises. Cf. G. Richardson (1972) et la division cognitive du travail. Création de clusters, pour créer une concentration géographique.

Si les critiques sur la politique de la concurrence peuvent être justifiées, elles ne remettent pas non plus en cause l’importance de préserver les mécanismes concurrentiels

  • Pas nécessairement de lien de la taille d’une entreprise avec sa productivité (J. De Locker et al., 2019).

  • Les problèmes d’échelles et de pratiques industrielles différentes rélèvent davantage des règles du libre-commerce au niveau mondial, régulé par l’OMC, plus que de la politique de la concurrence

  • Or, dans les secteurs américains où la concentration a été renforcée, les dividendes ont augmenté au détriment de l’investissement. A l’inverse, G. Gutiérrez et T. Philippon (2018) montrent que dans les secteurs européens où la concurrence a augmenté, le différentiel de productivité avec les États-Unis s’est réduit. De plus, les mêmes auteurs montrent, en 2019, que la baisse de l’intensité concurrentielle a été favorisée par une hausse des dépenses de lobbying auprès des régulateurs et des politiques. La rigueur excessive de la politique de la concurrence européenne n’est donc pas validée empiriquement, au contraire

  • Favoriser la création d’entreprises en soutenant l’écosystème de l’entreprenariat

sans pour autant légitimer des positions dominantes néfastes aux innovations futures en faisant usage de la politique de la concurrence

L’environnement des entreprises a considérablement évolué ces vingt dernières, où des grandes entreprises innovantes dominent et coexistent avec des petites entreprises

La concentration semble bien avoir changé de nature au tournant des années 2000 (Covarrubias et al., 2019). Dans les années 1990, la concentration était associée à une augmentation de la productivité, une baisse des prix et des investissements élevés – surtout en actifs immatériels. Mais, dès 2000, la corrélation entre concentration et croissance de la productivité est devenue négative, celle entre concentration et croissance des prix positive. Sur la même période, le secteur privé a sous-investi relativement à la profitabilité future anticipée, aux US, mais aussi dans la plupart des pays avancés y compris en Europe.

  • Diminution des coûts fixes dans la création d’entreprises, externalisation des services des grandes entreprises => entreprises autrefois géantes qui se sont repositionnées dans d’autres secteurs (à l’image de Kodak ou Blackberry), et des petites entreprises sont apparues pour effectuer des services autrefois inclus dans ces grandes entreprises. Explication par la théorie évolutionniste (Nelson, Winter, 1982)

  • Cf. partie sur les transformations de l’entreprise à l’ère numérique (D. Audretsch, etc).

  • Aujourd’hui, dans les entreprises issues de la plus grande innovation, c’est également là où il y a une très forte concentration (description des GAFAM).

Place problématique des géants du numérique pose problèmes et appelle à une régulation

  • Distinction entre le régime entrepreneuriale et le régime routinier (Dosi et al., Understanding corporate coherence, 1994) => Le processus de RD est lui-même routinier. La stratégie des grandes entreprises consiste aujourd’hui à racheter de toutes petites entreprises porteuses d’innovation (ex. rachat de la plateforme de crowdfunding KissKissBankBank par la BNP)

  • Le grand problème est que les petites structures innovantes, à l’image des Google et des Facebook lorsqu’ils ont été créés, ne peuvent plus se développer si leur créneau peut intéresser ou menacer les géants. Exemple du rachat de What’sApp par Facebook. L’innovation est empêché par la concentration externe, alors qu’elle pourrait être favorisée par la concentration interne de ces petites structures qui pourrait conduire à plus de concurrence et d’innovation.

  • A. Perrot (Réguler avant qu’il soit trop tard. Stratégie de régulation possible, 2019) : limiter les rachats pour laisser aux entreprises le temps de se développer et grandir pour permettre de créer une concurrence aux géants du numérique, ou laisser libre cours en espérant une concurrence à la Bertrand entre les géants qui conduira à de l’innovation