L'anxiété en prépa

Pourquoi la prépa cause de l'anxiété ?

Il suffirait d’apprendre par cœur les réponses.

Il n’y a qu’un nombre de compétences limitées en mathématiques, à maîtriser. À maîtriser parfaitement, certes, mais un nombre limité. Lorsqu’on est en plein dans sa prépa, on ne dispose pas nécessairement du recul pour s’en rendre compte, mais il serait sans doute possible de cibler 100,150 exercices, 300 même, à faire sur deux ans. Cette centaine d’exercice, en plus de la maîtrise du cours, permettrait de traiter n’importe quel sujet.

En économie, il n’y a qu’un nombre limité de sujets possibles à l’écrit. Et même si les sujets des oraux peuvent être plus déstabilisants, ce n’est jamais que 10 à 15 minutes d’oral, dans lesquels on peut toujours se ramener à des connaissances et des arguments classiques et bateaux, que l’on aurait placé, que l’on connaisse bien ou non le sujet qu’on nous ait donné.

Si quelqu’un connaissait déjà tous les sujets possibles, est-ce qu’il ne serait pas plus rentable d’apprendre des tonnes de corrections, en plus du cours ? Avoir la maîtrise du cours (et de la méthode également) pour se permettre d’ajuster la correction apprise au sujet donné.

Je ne dirais pas forcément ça de la philosophie. Mais, là l’argument irait davantage dans le sens inverse : pourquoi apprendre tant de choses si c’est juste une méthode ? Si c’est juste une vue de l’esprit sur un sujet ? Si c’est comprendre la méthode de Baptiste Mélès ? Bien sûr, un minimum de connaissances est nécessaire, un peu de culture générale est nécessaire, mais quelqu’un qui a bien compris un problème pour l’analyser sans citer aucun auteur, et sans faire aucune référence à quoi que ce soit. Et pour peu qu’on ait compris l’opposition Platon/Nietzsche (Qu’est-ce/Qui, voir à ce sujet le très beau livre de Gilles Deleuze, Nietzsche et la philosophie), combien de sujets peuvent s’éclairer…

Si, en langues, c’est juste une mécanique. Si vous devez juste vous substituer à un algorithme de traduction sur la base d’une vingtaine de règles de grammaire, et apprendre quelques centaines de mots de vocabulaire, pourquoi faire plus ? Un peu de civilisation, un peu de méthode pour les essais, et ça ira. Est-ce qu’il y a besoin de tant de travailler ?

Pourquoi la prépa cause autant d’anxiété ?

La prépa cause de l’anxiété principalement pour ceux qui veulent la récompense associée à la réussite scolaire : avoir le nom d’une grande école sur leur cv, dire qu’ils y sont passés, qu’ils ont réussi, qu’ils ont battu les autres. Et quand bien même ça ne mène nulle part à la fin (et c’est malheureusement le genre de choses qu’on ne comprend que trop tard), on le veut tellement lorsqu’on est plongé dans le jeu de la prépa. Malheureusement, on ne sait pas réellement quels efforts seront utiles, on ne sait pas réellement quoi faire. On achète des bouquins du genre « Les 15 secrets pour avoir HEC », on paye des formations très chères, on prend des cours particuliers, etc. Et si peut-être que ces livres ont leurs mérites, peut-être que ces formations et les cours particuliers (y compris les miens, je ne me protège pas de ma propre critique) ont leurs bienfaits, combien de tout ça, on pourrait se passer si on connaissait les questions à l’avance ? Si on avait les réponses à l’avance ? Et si on savait exactement quoi travailler ? Si le cadre de la prépa était un cadre conçu pour nous former et non pour nous évaluer, chose qui devrait être laissée au concours… Il n’y a que le résultat qui compte.

Combien de gens passent deux ans malheureuses de prépa, dans l’anxiété complète, dans la tristesse de savoir qu’ils n’auront pas ce qu’ils veulent (ou du moins qu’ils pensent vouloir), combien passeront leur vie à regretter de ne pas avoir intégré telle ou telle école (alors qu’elles n’ont aucune valeur) ? Combien de tout ça pourrait être évité, à supposer qu’on arrêter d’autant moraliser les performances ?

L’anxiété révèle aussi l’anxiété des parents concernant la réussite scolaire de leurs enfants. Ils passent leur vie à essayer de « protéger » leur enfant en essayant de trouver le « bon lycée », la « bonne prépa », les « bons profs », le « bon accompagnement ». Mais tout ça n’aura aucune valeur si c’est pour que leur enfant vive dans une anxiété permanente de réussir leurs examens. Et cette pression se retournera toujours contre eux, d’une façon ou une d’autre. Parce que sans doute, la réussite scolaire éventuelle de leur enfant est une façon pour eux de se valoriser. C’est cette fameuse blague : « Au secours, au secours, il y a mon fils avocat qui se noie ».

L’anxiété révèle aussi celle des professeurs et de l’École en tant que système qui a fait du diplôme la condition d’entrée dans la société salariale, dans une vie professionnelle sécurisée et à des niveaux de salaire moyen relativement plus élevés que la moyenne générale. Qui repousse au loin la précarité. Le diplôme est ce titre qui n’est adossé à aucune valeur réelle (que serait par exemple la compétence dans un domaine), ou à une valeur très limitée. Je pense principalement aux diplômes généralistes, il va sans dire que je ne penserai pas la même chose d’un CAP Cuisine où la compétence transmise est réelle (sans doute, je n’y connais rien). Mais ce titre a une valeur marchande, on peut l’échanger contre un accès à un emploi, où l’on revivra les mêmes scènes que sur les bancs de l’école : une autorité (le manager) qui s’exerce sur nous, des collègues avec qui on mange à la pause de midi. Et le conformisme aux consignes (explicites et implicites) ne sera plus rémunéré par une bonne note, mais par un bon salaire.

L’anxiété est aussi causée par l’incertitude. Il y a une pression sociale à avoir une « bonne note ». Or, tout est fait comme si on voulait cacher ce qu’il fallait savoir pour avoir une bonne note. Ce n’est pourtant pas si compliqué, il n’y a pas grand-chose d’exceptionnel. Mais, si on révélait qu’en fait, tous ces examens sont stupides, que ces épreuves ne mènent nulle part, et qu’il n’y a rien d’exceptionnel pour quelqu’un qui travaillerait juste ce qu’il faut (je veux dire par là un effort qualitatif et non-quantitatif.), le mythe de la sélection scolaire s’effondrerait tout aussi vite.

Et à partir de là, comment sélectionner si tout le monde est capable de faire la même chose ?

À chaque étape, néanmoins, l’anxiété aura été là si la personne est motivée par la récompense associée aux études qu’il fait. Qu’il réussisse ou qu’il rate. Et il vivra incertain, associera son ego à ses notes. Sera énervé, triste s’il a de mauvaises notes. S’enorgueillira s’il en a de bonnes. Mais l’anxiété aura presque toujours été là.

Si quelqu’un ne ressentait aucune anxiété en passant en concours, ça voudrait dire que pour cette personne, le concours n’a pas de réelle différence avec quelque chose de simple. Qu’il sait ce qu’il y a fait, qu’il sait comment faire, et qu’il ne voit pas de différence entre trouver le problème dans un sujet de philosophie et se brosser les dents. Et ce, indépendamment qu’il souhaite les récompenses du concours. D’ailleurs, il n’est pas impossible que cette personne soit prise de situations de stress incompréhensibles. Comme si quelqu’un pouvait marquer un panier de basket une fois, deux fois, neuf-cent-quatre-vingt-dix-neuf fois, et arriver au millième panier, il se demandait : « Est-ce que je vais arriver à marquer ? ». Parce qu’il y a toujours un part d’incertitude, aussi irrationnelle, soit-elle, mais peut-être que le correcteur n’aimera pas sa copie (même s’il a bien vu le problème), peut-être qu’il aura 0 à cause d’une erreur de correction, ou que sais-je encore. Et cela continuera de maintenir un stress sur cette personne. C’est ce même stress qui sera susceptible de lui faire manquer son panier, qu’il réussissait à marquer lorsqu’il n’y pensait pas. Et d’ailleurs, s’il marquait des paniers juste pour marquer des paniers, il ne se poserait pas la question de s’il va marquer, vu qu’il n’y aurait pas de conséquence à le rater. Mais c’est précisément parce qu’il y a une conséquence, et qu’il perdra peut-être le titre à cause de son panier manqué que la question survient.

Et bien sûr, si quelqu’un se fichait du résultat du concours, il serait beaucoup libre et ne ressentirait pas d’anxiété. Si, pour une raison étrange, sa passion était de faire des dissertations et de résoudre des problèmes de maths.

Pour autant, si quelqu’un se fichait vraiment du résultat du concours, quel intérêt de le passer ?

L’anxiété est le prix à payer dans ce système lorsqu’on participe à la compétition scolaire pour obtenir un titre.

Un autre cadre scolaire pourrait sans doute réduire l’anxiété. Un cadre scolaire sans titre, sans compétition inutile, sans sélection inutile sur des critères bidons, sans examens et concours où l’on donne le moins d’informations aux élèves sur ce qu’il faut le faire pour pouvoir s’y préparer, l’effacerait sans doute définitivement.